III - Conrad collectionneur > Guillaume Apollinaire salue la salle des Hollandais
Pour autant, Kickert n’abandonna pas ses amis peintres. Il les soutint
de son mieux. Sa réputation comme critique hollandais, jointe à sa
position de peintre à Montparnasse, lui valut d’être désigné comme
responsable de l’accrochage des peintres hollandais au salon des Indépendants de
1913. Sa mission rencontra un plein succès. Il n’était pas chargé de
sélectionner les exposants puisque la devise du salon des Indépendants
résumait bien ce qui le caractérisait : "Sans jury ni récompenses".
Cependant Kickert avait pu y attirer les artistes qu’il appréciait et
surtout les attirer dans la salle qu’il accrochait. Ce fut le cas de
ses jeunes collègues français : Alix, Favory et Gromaire qui
exposaient là pour la première fois, à côté des Hollandais, Mondrian,
Schelfhout, Alma, Jacoba van Heemskerck et van Rees. Il y en eut certes
beaucoup d’autres, nous nous limitons à ceux que Guillaume Apollinaire
remarqua et cita dans son copieux article du 18 mars 1913 publié dans
la revue Montjoie ! où il faisait confidence de ses opinions personnelles avec plus de liberté encore que dans L’Intransigeant. "Salle
XLIII (1) – Nous entrons enfin dans le domaine de la nouvelle peinture.
C’est la salle hollandaise, bien que quelques jeunes peintres français
y exposent. La tendance ici est nettement cubiste". Toujours à
propos de la salle XLIII, après avoir loué les trois Français, Gromaire
surtout, il fait le développement suivant : "Le
Cubisme très abstrait de Mondrian – Hollandais – (on sait que le
Cubisme a fait son entrée au musée d’Amsterdam ; tandis qu’ici on
se moque des jeunes peintres, on expose là-bas des Georges Braque, des
Picasso, etc. en même temps que les Rembrandt), issu des cubistes, ne
les imite point. Ses arbres et son portrait de femme révèlent une
cérébralité sensible". De Louis Schelfhout, il vante "le Paysage provençal" : "toile puissante et bien équilibrée. Ce paysage, imaginé, a une réalité qui manque souvent à des études prises d’après nature". De Melle van Heemskerck : "de curieuses et sincères études". De van Rees : "gammes de couleurs – pas négligeables". Puis il fait un saut vers des peintres slaves où il distingue : "Makowski, coloris tout de sensibilité".
Tous ces peintres se retrouveront à l’exposition du MKK 1913,
en novembre et décembre, où certains exposaient déjà depuis 1911. C’est
cette première exposition de 1911 qui est évoquée ci-dessus : "le Cubisme a fait son entrée au musée d’Amsterdam... on expose là-bas des Georges Braque, des Picasso, etc.", et la pointe finale : "en même temps que des Rembrandt" s’explique par le prêt au Rijksmuseum par
Kickert d’une œuvre des deux premiers. Dans cette leçon qu’Apollinaire
donne au public parisien, il arrange un peu les choses puisque les
cubistes n’étaient exposés que temporairement pour la durée du MKK au Musée municipal d’Amsterdam, et puisqu’au Rijksmuseum,
Braque et Picasso étaient restés dans les réserves. La peinture moderne
n’y avait pas encore de vraie place et n’accompagnait pas les
Rembrandt. Kickert n’est pas cité par Apollinaire, mais le compliment
du plus grand poète contemporain, critique d’art d’avant-garde, plaçait
à son juste niveau l’action que celui-ci avait menée dans son pays.
(1) : Il y avait 48 salles en
enfilade dans les baraquements du quai d’Orsay et plusieurs milliers de
toiles exposées. Les plus médiocres étaient accrochées dans la première
salle. Les plus intéressantes dans les dernières. D’ailleurs, l’article
d’Apollinaire ne commence qu’à propos de la salle VII, saute vite à la
salle XIV "C’est la première salle qui présente de l’intérêt", écrit-il
et va ainsi, par bonds, consacrer la moitié de son article aux six
dernières.